Pour certaines personnes, ce nom ne dira peut-être rien, mais David Rosen est une véritable pointure du monde du divertissement et du jeu vidéo. Tombé fou amoureux du Japon, cet Américain n'est autre que l'un des pères fondateurs de SEGA. L'homme nous a quittés le 25 décembre 2025 (la nouvelle vient d'être annoncée) à l'âge de 95 ans.
Indissociable de l'Histoire de SEGA, il n'a que 18 ans lorsqu'il envoyé sur un théâtre d'opérations militaires en Extrême-Orient. Fort d'une longue carrière sous le drapeau (Shanghai, Okinawa, conflit coréen…), l'intéressé anticipe sa reconversion alors qu'il est encore dans l'armée. Il s'installe à Tokyo et fonde une première entreprise, éphémère, spécialisée dans la création de portraits photos. Après un rapatriement temporaire aux États-Unis, il profite de l'idée soufflée par un proche : exporter le principe des photomatons au Japon. Dans le paysage social d'après-guerre, l'archipel nippon a mis en place une vérification d'identité quasi permanente pour le rationnement du riz, les transports ferroviaires ou encore la scolarité. Aussi, les photomatons et leur concept instantané sont une vraie délivrance pour la population. David Rosen va peu à peu automatiser son système et faire de sa marque Photorama un passage obligé pour des millions de Japonais.
Les années passent et le concept de photomatons est copié par des entreprises locales. Rosen profite d'un nouvel engouement pour le monde du divertissement (cinéma, bowling…) et décide d'importer au Japon des bornes de jeux électromécaniques. Ces bornes, le plus souvent axées sur le tir, sont installées dans de nombreux endroits publics et donnent naissance aux Gun Corners, autrement dit des lieux où on peut s'adonner à des jeux où il faut tirer sur des cibles. À la fin des années 1950, trois entreprises règnent en maître dans le secteur : Service Games, Taito et Rosen Enterprises, Ltd. En place depuis plusieurs années, Service Games (qui détient sa propre marque SEGA, une contraction de SErvice GAmes) est néanmoins dans la tourmente, la faute à des activités comptables nébuleuses. Après plusieurs restructurations, Service Games est obligée de se mettre en retrait. Le 3 mai 1960 acte la dissolution de Service Games au Japon.
Deux employés de cette l'ancienne entité, Richard Stewart et Raymond Lemaire, décident de rester sur place. Après plusieurs prospections, ils achètent une compagnie de juke-boxes installée dans de nombreux pays : Nihon Goraku Bussan. Cette dernière a la particularité d'avoir sa propre usine de fabrication, Nihon Kikai Seizo. Stewart prend les commandes de la première tandis que Lemaire se charge de la direction de la seconde. Le duo, très malin, profite alors de la disparition de Service Games au Japon pour récupérer le nom de marque bien connu de la population : SEGA ! À l'époque, on ne s'encombrait guère de certaines règles juridiques. Surfant sur le succès de son entreprise, Rosen Enterprises, Ltd, David Rosen y voit une opportunité.
Nihon Goraku Bussan avait un très très gros catalogue de juke-boxes, sans doute plus important que celui de Taito (...) Et en plus, ils avaient une usine. Ils ont fabriqué des machines à sous qu'ils revendaient à l'armée, pour les militaires. C'était vraiment une entreprise très importante.
En 1965, le 1er juillet, après de très longues discussions, SEGA Enterprises, Ltd. voit le jour. L'entreprise naît de la fusion entre Nihon Goraku Bussan et Rosen Enterprises, Ltd. Au lieu de s'encombrer avec un nom qui ne parle à personne, David Rosen, Richard Stewart et Raymond Lemaire décident de choisir la marque SEGA comme dénominateur de la nouvelle compagnie. Après tout, le nom a été lâché par Service Games lors de la dissolution japonaise de cette dernière, il a récupéré par Nihon Goraku Bussan et cela fait donc sens de l'utiliser pour fonder une entreprise à l'impact stratégique déjà établi. En agissant de la sorte, Rosen fait coup double : il met la main sur une entreprise avec un immense catalogue et récupère, en prime, une usine de fabrication remplie d'ingénieurs chevronnés.
Au début des années 1960, le déclin s'amorce pour les machines à sous. C'est le moment choisi par David Rosen pour créer ses propres jeux sous le nom SEGA. Pour attirer les postulants, l'entreprise mise sur une particularité occidentale qui va se poursuivre pendant des décennies : la semaine de 5 jours. Hisashi Suzuki, un ponte historique de la marque, est entré en 1962 chez Nihon Goraku Bussan, avant la fusion. Il se souvient :
À l'époque, nous cherchions du travail et la quasi-totalité des entreprises qui proposaient des semaines de cinq jours étaient des entreprises fondées par des ressortissants étrangers. SEGA avait cela, mais en plus le troisième vendredi de chaque mois était un jour de congé ; ce qui faisait un nombre incalculable de vacances.
Cette particularité attirera parmi les plus grands spécialistes de SEGA, comme Yuji Naka ou encore Yu Suzuki. David Rosen, quant à lui, va faire grandir l'entreprise comme jamais. Nommé PDG de SEGA en 1965 (Richard Stewart est chargé de la présidence tandis que Raymond Lemaire s'occupe de toute la planification et fabrication), il signe un immense succès en 1966 avec Periscope. Au cœur d'un imbroglio juridique assez fou (Periscope n'est en rien un jeu de SEGA, il s'agit d'une borne électromécanique signée Namco, mais repompée par plusieurs marques), elle symbolise la mise en application des parties à 25 cents - au lieu de 5 ou 10.
Pendant des années, David Rose et ses compères vont ainsi pérenniser l'activité de l'entreprise, n'hésitant pas à se lancer dans de grandes aventures, parfois étonnantes. Au sein des locaux de SEGA, il y avait notamment un studio d'enregistrement pour signer des artistes locaux. À la fin des années 1970, David Rosen se lie d'amitié avec un certain Hayao Nakayama, futur PDG de SEGA Enterprises, Ltd. Rosen s'en expliquera de la sorte :
Hayao Nakayama était un très bon ami que j'ai intégré à l'entreprise à la fin des années 1970. Il avait une société qui s'appelait Esco Trading, qui était principalement spécialisée dans la distribution. C'était un distributeur. Il était assez connu aux États-Unis en raison de son "agressivité" sur le plan commercial et sa bonne connaissance de l'anglais. J'ai acquis son entreprise pour obtenir son management.
Le 1er février 1979, SEGA Enterprises, Ltd. rachète Esco Trading, la compagnie de Hayao Nakayama. Ce dernier devient vice-président de SEGA. En juillet 1983, le conglomérat japonais CSK d'Isao Okawa fait entrer dans son giron SEGA pour un montant de 9 milliards de yens. Hayao Nakayama devient PDG de l'entreprise au Japon tandis que David Rosen prend les commandes de l'entité américaine, SEGA of America. Il va y rester une longue partie de sa carrière jusqu'à son départ définitif en 1996. Le natif de Brooklyn a véritablement forgé l'identité de SEGA jusqu'à la nomination de Hayao Nakayama. Sous son impulsion, la marque a grandi et il était impossible de ne pas rendre hommage à ce grand monsieur. Mr. Rosen, merci pour tout. Reposez en paix.


